24/05/2017

La France a provoqué la régionalisation belge

Jacques Schepmans, Les chevau-légers de la Francitude, in: PP? 11/09/1980

 
(p.56) Vers la fin de la session  parlementaire, les représentants du F.D.F., les plus excités, annonçaient qu’ils allaient dénoncer “l’oppression linguistique” flamande à l’étranger, et ce, en commençant par la France, ombre tutélaire et pays ami, où, les histoires de frites le prouvent, nous recueillions toutes les sympathies.   Le seul résultat de ces démarches, du moins jusqu’à présent, fut une désopilante interview de M. André Patris, pieusement recueillie par “Le Point”.  Directeur de la “Maison de la Francité” à Bruxelles, et ayant réussi à faire désigner sa fille à semblable poste au Québec, M. Patris était certes l’interlocuteur le plus indiqué.  Ancien journaliste au quotidien catholique de Namur, “Vers l’Avenir”, cheville ouvrière de “Rénovation Wallonne” aux côtés de Lucien Outers, il fut également un fonctionnaire européen très actif, notamment parmi ses homologues français et plus spécialement gaullistes, le tout avant de se voir nommer, par la grâce du F.D.F., à la Commission bruxelloise de la culture française, dite Commission Poupko, où il continue désormais à mener de multiples activités. 

(p.57) CELLES-CI sont bien intéressantes dans la mesure où, on le verra plus loin, elles sont caractéristiques d'une organisation plus subtile qu'on ne pourrait l'imaginer. Aussi, la démarche outre-Quiévrain du F.D.F nous semblerait plutôt insolite dans la mesure où elle nous apparaît inutile. En effet, et depuis belle lurette, certaines organisations françaises proches du pouvoir ne sont-elles pas là pour servir d'ange tutélaire aux divers francitaires en difficulté? Ainsi, le gouvernement français a créé ou patronné officiellement pas moins de sept “organismes de défense du français”, où l'on retrouve pratiquement la même structure. Il faut ainsi considérer le “Haut Comité de la Langue Française”, qui dépend immédiatement des services du Premier ministre. Son but est des plus clairs puisqu'il est chargé d'établir des liaisons nécessaires avec les organismes privés compétents, notamment en matière de coopération culturelle et technique;“de susciter et d'encourager toutes initiatives se rapportant à la défense et à l'expansion de la langue française”.

Nous trouverons également le “Secrétariat permanent du langage de l'audio-visuel”, dépendant également du Premier ministre, l’”Association française de terminologie”, l' “Association générale des usagers de la langue française”, le “Comité d’Etudes des Termes Médicaux Français”, la “Défense de la langue française” qui publie une revue diffusée en France et à l’étranger, et enfin le “Comité d'Etudes des Termes Techniques Français”, qui est comiquement domicilié ... avenue du Général Pershing. 

(p.58) D'autre part, et ce à la demande du président Giscard, des députés de la majorité ont fait voter une loi destinée à combattre la franglais, loi qui n'eut d'ailleurs aucun résultat pratique. Le fameux décret d'Antoinette Spaak, défendu par Spaakerette, mais attribué par les millieux bien informés au sénateur Lagasse, s'inspirait largement de cette initiative de la politique intérieure française. Enfin, au Quai d'Orsay même, un haut fonctionnaire, M. Bernard Dorin, est officiellement chargé de veiller au grain. La France sait, en effet, que sa langue est encore son meilleur émissaire, d'où l'intérêt porté par l'Elysée depuis de Gaulle aux francophones de l'étranger.  

 

Des bonnes volontés

 

A côté de ces organismes officiels, la France disposa également de ce que l'on pourrait appeler des “réseaux parallèles”, sans vouloir en quoi que ce soit donner à ces termes une quelconque coloration péjorative. Le plus remarquable et sans doute le plus actif de ces chevau-légers de la Francité est Philippe Rosmillon, qui s'est taillé, à tort ou à raison, une mystérieuse réputation. Dans son livre “B comme Barbouzes”, paru en 1975 aux Editions Alain Moreau, Patrice Chairoff prétendait que celui-ci appartenait aux services parallèles de M. Foccart, le numéro 1 de la “barbouzerie” sous le règne d'un général de Gaulle, qui ne détestait pas les incartades du genre “Québec libre”. Il prétendait même que cet ancien élève de l'Ecole Nationale d'Administration, également animateur du groupe gaulliste technocratique “Patrie et Progrès” (1), fut arrêté en 1968 par les services de la police canadienne et expulsé sur-le-champ. 

(p.59: Où en Belgique, on relevait curieusement le nom de l’actuel député Luc Beyer mais aussi d’autres seigneurs de moindre importance, notamment du côté de la presse ...)  Ajoutons immédiatement, et nous n'avons aucune raison de douter de sa parole, que M. Rossillon (p.59) démentait illico et avoir appartenu au réseau Foccart, et avoir été alpagué par la police canadienne. Simplement, il précisait qu’à son retour précipité à Paris, “il a été félicité publiquement par le général de Gaulle, maintenu à son poste, puis décoré en reconnaissance du rôle qu'il a joué au service des communautés de langue française”.  Fermez le ban... 

Dès lors, la question quant à l'énervement manifesté à l'égard de Phililppe Rossillon par la police canadienne après ses visites au Manitoba et au Nouveau-Brunswick, reste posée.   Il est vrai qu'à l'époque, et suite aux plaisanteries gaullistes évoquées plus haut, M. Trudeau était plutôt énervé, confondant sans doute culture et culture... Toujours est-il que le dynamique Philippe Rossillon continue ses activités.  Ce chef du Bureau d'Etudes du ministère de la Coopération - un ministère qui, peut-être, est plus orienté en France que chez nous - est toujours le président des “Amitiés Acadiennes”, 75, bd des Invalides à Paris.  Cette province canadienne, du moins dans sa minorité activiste, a d'ailleurs une vue précise quant à son destin autonomiste. Notons au passage que le président de ces “Amitiés Acadiennes” pour la Belgique est ce M. André Patris, directeur de la Maison de la Francité, dont nous parlions plus haut. 

Signalons encore que M. Rossillon, éternel commis voyageur, représentait officiellement le ministère de la Coopération lors d'un congrès de Dakar consacré au “général de Gaulle et la francophonie”, suivi du même genre de cérémonie au Québec.  Décidément inlassable, M. Rossillon est également le maire d'un petit village du Périgord situé à proximité de Sarlat, et où M. Lucien Outers a aménagé un bien agréable lieu de repos. Le député FDF y trouve ainss un climat favorable à tous points de vue, tout en cultivant sa vieille amitié avec Philippe Rossillon. Ce dernier semble également bien préoccupé de la promotion rurale. N'a-t-il pas publié d'alléchants avis pour ses “gîtes ruraux”, et ce dans l'excellent hebdomadaire “Quatre Milllions Quatre”, si proche de M. Outers.

Enfin, cet infatigable travailleur ne dédaigne pas s'occuper de nos problèmes belges. A ce propos, il écrivait un excellent article dans le numéro de julllet 1977 de la revue “Les Amitiés Acadiennes”. M. Rossillon, de plus, reste très proche d'une revue gaullienne de circonstance, baptisée “Arguments pour la France”.  Là, M. Chirac, avec l'aide de Jean Cau, développait, peu avant les élections européennes, ses arguments contre l'Europe supranationale.  Cet intéressant opuscule nous apprend notamment que c'est grâce à Philippe Rossillon (p.29 du numéro d'octobre 1978) que le quotidien francophone d'Acadie, “L'Evangéline”, reçut une aide de la France. Tiens, tiens! La France fait-elle encore (p.60) preuve de ce genre de générosité envers d'autres pays?  

  

D'autres azimuts 

 

Directement ou indirectement (et c'est bIen normal), la France s'intéresse à d’autres initiatives du genre.  Il en va ainsi de cette “Conférence des Communautés Ethniques  de Langue française", dont la dernière conférence, la VIe s'est tenue du 3 au 6 Juillet à Caraquet, en Acadie. La Belgique y était représentée par le mouvement “Wallonie Libre” dont l'animateur est le très intelligent Jacques Rogissart qui, jamais, n'a caché ses amitiés pour l'organisation “Patrie et Progrès” dont nous parlions plus haut, mais également par le secrétaire général de l'Action Fouronnaise, M. Jean-Louis Xhonneux.  Participaient également à ces festivités les autonomistes jurassiens et les Québécois... Il ne faudrait pas oublier d'autres organisations francitaires très nombreuses, même si on y retrouve toujours les mêmes noms. C'est ainsi que nous devons citer le “Club  Richelieu”. 

Nos compatriotes semblent s’être taillé la place d'honneur dans cette sorte de Rotary francophone fondé à Ottawa et qui revendique 550 clubs et 25.000 membres voués à la parlote. Il s'agit en fait de diffuser certaines thèses au moment judicieux et ce, en organisant des déjeuners-conférences qui, voici peu, trouvaient encore une courroie de transmission très compréhensive dans une certaine presse. Le président du Club Richelieu est, pour la Belgique, l'avocat liégeois Jacques Levaux, grand ami de Lucien Outers, lui aussi pontife de “Rénovation Wallonne” et accessoirement oncle de Bernard Remiche, ancien chef de cabinet de M. Outers et administrateur général de l'hebdomadaire “Quatre Millions Quatre”'.   La section de Bruxelles est, elle, présidée par l'avocat Basile Risopoulos, transfuge  libéral et actuel député F.D.F qui ne raterait pas cette occasion de parler en public.

Plus curieusement, la présidence pour la France est assurée par M. Simon-Pierre Nothomb, frère de notre ministre des Affaires étrangères, et ex-colistier de M. François Persoons en 1968, quand ce dernier se présenta, inutilement d'ailleurs, comme candidat député P.S.C. de Bruxelles.   (p.62) M. Nothomb est également le secrétaire général, adjoint de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique Francophone, un bidule que notre pays hésite désormais à subsidier (pas à cause de M.Nothomb!), et dirigée par le joyeux Nigérian Dan Dicko.  Notons que la France et le Québec, et ce , par la générosité de leurs subventions, ont tenté de totalement contrôler l’Agence, et ce pour des raisons bien éloignées de la culture. En vain jusqu'à présent...  M. Dan Dicko, qui est le roi des malins, joua si habilement la carte africaine que tout le monde n'est plus, si l'on ose dire, à même d'y voir clair...  Enfin, nous voudrions terminer ce bref tour d'horizon en rendant hommage à un homme d'exception, un combattant inlassable de la Francité qui, depuis mai 58, s’épuise de Wallonie au Québec, de l'Afrique Noire aux Bayous de Louisiane, sans oublier l'Acadie et le Jura. Nous voulons parler de M. Xavier Deniau, ancien député gaulliste du Loiret, ex-secrétaire d'Etat et aujourd'hui l'un des personnages les plus importants de la francitude parallèle ou non. Dès 1966, il apparaissait en Belgique, “cornaqué” par Lucien Outers qui, en ce temps-là (le détail est d'importance), n'était pas encore député, mais bien fonctionnaire à Eurocontrol, et responsable de “Rénovation Wallonne”.  

Or, c'est précisément chez M. Outers que débarqua M. Xavier Deniau, chargé (ou ayant trouvé  seul cette géniale inspiration) de créer la section belge de l’Association Internationale des Parlementaires de Langue Française”. M. Outers établit activement  les contacts puis, discrètement, s'effaça.  On avait trouvé, en effet, le président-soliveau idéal en la personne du sénateur P.S.C. de Charleroi. M. De Stexhe, aussi avide de titre que de blason. Il ne s'interrogea guère sur le fond et l'Association démarra en souplesse. Aujourd'hui, la présidence en est assurée par le jovial député socialists de Charleroi, André Baudson, qui ainsi a vu combler deux de ses fantasmes : le goût des voyages et l'obtention... de la Légion d'honneur.  Il n'ira pas chercher loin... Aujourd'hui, cette association groupa des parlementaires du Liban, du Sénégal, de Belgique, du Canada, de la Côte-d'Ivoire, du Cameroun, de France, du Gabon, d'Haïti, d'Iran (ah!), du Luxembourg, du Québec, de Suisse, de l'Ile Maurice et du Zaïre. Mais, comme il se doit, toute l'intendance est aux mains des Français, et notammant le poste de secrétaire  parlementaire occupé bien entendu par... Xavier Deniau. 

De plus, celui-ci est président d'une “Association d'Accueil et Liaisons Francophones”, siège social 47, rue de Lille, Paris, qui ne manque pas d'intérêt, d'autant plus que cette association publia un bulletin bien révélateur.  Dans le numéro 18 (p.64) d'octobre 1979, notre pays est ainsi mis à l'honneur.  Nous relevons un compte rendu de l'inauguratlon de la Maison de la Communauté Culturelle Francophone à Paris, curieusement baptisée “La Maison Wallonie-Bruxelles”.

A cette occasion, si l'on cita la présence de MM. Defosset, Outers et Hoyaux, on néglige superbement l'intervention du Premier ministre Martens.   Dans un long hommage de deux pages (non signées) à “Wallonie Libre”, nous  trouvons une proposition bien significative de l'excellent M. Rogissart, dont nous parlions plus haut. “Si l'autonomie culturelle des communautés nous permet de nous rapprocher de la France et des autres pays francophones dans certains domaines, la politique étrangère du royaume et le poids du Benelux nous en éloignent bien davantage et, en tout cas, nous empêchent de développer la coopération technique, militaire et diplomatique que réclame notre situation de peuple à part entière de la Francité”.   

(p.65) Détail amusant, cette même déclaration est suivie d'un message de M. Raymond Barre, ce qui confère un bizarre halo à une publication visiblement officieuse. De plus, en page 25, nous relevons également une sélection significative de la presse francophone belge.   

Nous y voyons, signalé à l'attention des masses, et ce, avec toutes les références nécessaires: “Le Combat Wallon”, bulletin de l'Association du personnel et francophone des services publics, “Quatre Millions Quatre”, “L’Avant-garde wallonne”, et “Le Foron”.  Voilà au moins qui est clair!  Ajoutons que nous sommes en bonne compagnie avec “La Tuile” du Jura, et la “Louisiane française” qui, nous apprend-on, “vient de recevoir de la France une subvention de 1.150 dollars”. 

Tiens! C’est gentil tout plein, cela.  Après l’Acadie... Serait-il insolent de demander s'il y a encore d'autres générosités de ce genre? Certains, après cela, parleront de curieuses intrusions dans la politique intérieure de divers pays. Comme c'est mesquin.  Après tout, la sympathie, cela ne se commande pas, et il serait de bien mauvais goût de trop s'interroger sur ce subtil réseau que nous retrouvons aux quatre coins du monde. Et notamment chez nous... 

 

Jacques SCHEPMANS   

 

  

J(acques) S(chepmans), Aux armes citoyens!, PP?, 26/3/81

 

Comment dissimuler notre satisfaction ravie? 

Le francitaire sortant du tombeau n’est désormais plus seul dans l’existence européenne et, mieux encore!  la France éternelle , celle de Jeanne d’Arc, de Carnot, du petit tambour Bara, des Folies Bergère, de M. Giscard et de Coluche, viendra, peut-être, à notre secours. Cette bonne nouvelle, nous la devons au bulletin d’information de l’Association Francophone d’Accueil et de Liaison.  

Cet intéressant organisme dont le but est, paraît-il, de contribuer “à l’accueil et à la liaison des associations ou organismes culturels, professionnels ou artistiques usant du français comme langue de contact et de tavail” est présidé par le député gaulliste du Loiret, ancien ministre et secrétaire de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Xavier Deniau. Ce garçon fort dynamique, et au demeurant grand ami de Lucien Outers (1), offre donc l’hospitalité et une tribune à toutes les organisations francitaires?  Cela va de l’Association Internationale des Parlementaires de Langue Française dont ledit Deniau, un homme fort bien vu au quai d’Orsay, est également, et comme par hasard, secrétaire général parlementaire, jusqu’à une “Amicale des Aînés Francophones”, domiciliée au siège du F.D.F., chaussée de Charleroi, oeuvre de bienfaisance, dont nous admettons ignorer l’existence même.  Les amis de M. Deniau font donc preuve d’un pluralisme de bon aloi.  Aussi contribuent-ils à “l’accueil et à la liaison” d’une association, pour le moins curieuse, intitulée “France-Bruxelles-Wallonie” et dont le siège est situé au 65, boulevard des Invalides, à Paris. Ses dirigeants sont un certain Jacques Benet, administrateur civil et ancien député à l’Assemblée constituante, Me Michel Fichet, avocat à la cour et aussi, M. Jean-Claude Ribaut, architecte. Le but de cette joyeuse “chocheté”?  L’association a été créée en mai 1979 “afin d’accueillir et d’aider les représentants de Bruxelles et de la région de Wallonie en fonction du remodelage de l’Etat belge en régions autonomes.  “Elle a pour but de renforcer les liens entre la France et les francophones de Bruxelles et de la Wallonie dans les domaine culturel, économique et social ainsi que de coordonner les activités économiques et culturelles de la France et de la communauté française de Belgique dans les pays étrangers, notamment francophones”.  Fermez le ban.  Chacun appréciera, comme il l’entend, cette intervention active d’un organisme français figurant officiellement dans l’”Annuaire de la Francophonie” du député gaulliste deniau, au coeur des affaires intérieures de la Belgique. Que dirait-on, à Paris, si l’on créait en Belgique, des associations d’aide à la Bretagne, au Pays basque, à l’Occitanie ou à la Corse? Ce serait une autre musique et, c’est alors que nous entendrions crier au scandale. 

C’est d’ailleurs ce que fait ce curieux Michel Fichet, avocat à la cour, qui, dans le bulletin de l’organisation de M. Deniau, et ce en date de décembre 1980 et janvier 1981, s’en prend à la Belgique et aussi à certainis parlementaires coupables, à l’instar du député Coppieters de s’ingérer dans les afaires de la France ... à propos de la Corse.  Or, que fait d’autre ce Fichet laissant maladroitement percer le bout de l’oreille quant à la sollicitude de la France à l’égard des francophones “opprimés”?  La culture?  Ouais!  En réalité, le cher maître reproche à la Belgique son choix dans la définition des récepteurs TV, le rejet du Mirage lors du marché du siècle ou encore, le non emploi des blindés français pour nos vaillantes troupes. 

Voilà qui nous mène fort loin de la culture et fait mieux comprendre l’intérêt porté par certains milieux français envers nos querelles liniguistiques (2).  Il s’afgit essentiellement, ici, de conforter les intérêts politiques et économiques de la France, le culturel n’étant plus qu’un alibi. La conclusion de ce M. Fichet est assez intéressante pour être citée dans son intégralité: “Répétons-le.  Le XIXe siècle appartient à l’histoire.  La France n’a aucune visée territoriale et ne songe pas plus à prendre une revanche sur les traités malheureux de 1763, qui l’ont séparée de la Nouvelle France, que sur les actes du Congrès de Vienne qui l’ont coupée de la Wallonie.  Mais, de même qu’elle ne saurait rester indifférente devant l’évolution du Québec, elle ne peut pas se désintéresser du sort de la seule région francophone de la C.E.E., en dehors d’elle-même.  La Belgique flamande, qui rebaptise sur ses autoroutes Lille en “Rijssel”, (sic) ne prend pas beaucoup de ménagement à son égard.  Pourquoi la France la traiterait-elle autrement et ne serait-elle pas d’abord solidaire de la Wallonie et de Bruxelles? “Il est grand temps que le gouvernement français cesse de vivre à l’époque où le roi Albert gouvernait une nation unie.  Aujourd’hui, c’est un Etat trop souvent hostile qui s’affirme à l’une de ses frontières.  La France doit le savoir et agir en conséquence”. Serait-ce au nom de ces raisons précises que certains, en Belgique même, cherchent à démantibuler à ce point le fragile Etat belge? Rudement maladroit, ce cher M. Fichet!  Et bavard avec cela ... 

 

J.S. (1) Voir le PP? du 11/9/80(2)Ce M. Fichet écrit également, reprenant toutes les calomnies du chauvinisme français: “On pourrait aussi évoquer les “hésitations” des Belges à coopérer avec les Français lors des événements de Kolwezi en 1978”.  Pouvons-nous espérer qu’un para belge puisse rencontrer bientôt Me Fichet, cet étrange ami de la communauté francophone de Bruxelles et de la Wallonie? ...   

 

  

Verbier Jacques, Le jeu de la France, NEM, n° 46, 1974, p.14 sv.  

 

Tout le monde connaît l'appui inconditionnel que le gouvernement français  apporte aux mouvements séparatistes francophones.Qu’il s’agisse des terroristes du Front de Libération du Québec au Canada, des autonomistes jurassiens en Suisse ou des fédéralistes du F.D.F. - R.W. en Belgique, tous trouvent appui et aide à Paris.  Et plus particulièrement dans les services très spéciaux de Jacques Foccart. 

 

Une tradition centralisatrice

 

L'honnête homme serait en droit de supposer que le gouvernement français pratique dans son pays la plus large décentralisation à l'instar de celle qu'il crée artificiellement dans d'autres pays.  Qu'il donne à toutes ses régions une grande autonomie. Qu'il préserve scrupuleusement les patrimoines historiques, folkloriques et linguistiques des régions. Il n’en est rien. Tout mouvement autonomiste est immédiatement mis hors-la-loi et persécuté. La tradition centralisatrice de Louis XlV est restée vivace au pays de Georges Pompidou. Nous venons, d'ailleurs, d'en avoir un exemple probant il y a quelques semaines. Quatre mouvements autonomistes français ont été dissous et interdits: le mouvement basque EBATA, les mouvementa bretons, Front de Libération de la Bretagne et Front de Libération de la Bretagne pour la Libération nationale et le Socialisme, et enfin le mouvement corse Front Paysan Corse de Libération. Et le gouvernement français de s'insurger, dans son communiqué de dissolution, de ce que certains de ces groupes soient "inspirés de l'étranger". Comme on vous le dit... Le Guide ne s'est pourtant jamais gêné pour mettre son grand nez dans les affaires des autres pays. Et voilà que ses successeurs poussent des cris de vierge offensée parce que quelques Irlandais ou Espagnols ont l'outrecuidance d'aider des opposants français. Quand on se réfère en toute occasion à un homme qui a crié à une tribune canadienne : "Vive le Québec libre", il faut reconnaître que le gouvernement de Pierre Mesmer ne manque pas de culot et qu'il n'a certainement jamais (p.15) entendu parler de la paille et de la poutre. Et notre petit doigt nous dit qu'après ces premiers mouvements, d'autres plus paisibles tel que le mouvement occitan vont bientôt se voir interdits. Le but de cette opération est d'étouffer dans l'oeuf toute velléité de renaissance des particularismes locaux. Paris connaît très bien les risques d'éclatement que représente pour un pays la croissance de mouvements autonomistes. Ils finissent par devenir séparatistes et entravent, à plus ou moins brève échéance, la destruction définitive de la nation. Et par là, un morcellement qui rend chacune des nouvelles entités plus vulnérable politiquement et économiquement. 

  

 Une solide expérience

 

Le gouvernement français a une solide expérience de l'emploi des mouvements séparatistes à l'étranger. Le "divide ut impera" de César aurait dû, depuis longtemps, remplacer, le " Liberté - Egalité - Fraternité" au fronton des mairies.

(p.16) Cette politique entraîne quelquefois des situations cocasses qui se retournent contre l'apprenti-sorcier. N'a-t-on par exemple pas vu récemment deux députés Volksunie apporter leur soutien aux autonomistes basques? Bien sûr, cela fait sourire. Mais il n'en reste pas moins qu'à force de semer la discorde et de l'attiser, le risque de propagation existe. Ce qui n’est que stricte justice. Bien sûr, nous rétorquera-t-on, quelle commune mesure peut-il exister entre ces deux députés V.U. et le mouvement structuré et organisé de la "francophonie en marche"? Aucun évidemment. Si la première démarche relève du folklore, la seconde organisation par contre n'est ni plus ni moins qu'un complot dont le but final consiste à installer un impérialisme linguistique. Première étape vers une sujétion économico-politique. Pour ceux qui refuseraient l’existence de cette machination, reportons-nous aux actes et propos de Lucien Outers. Une des meilleures sources en ce domaine. N’a-t-il pas voulu s'inscrire au groupe U.D.R. au Parlement européen? Il est difficile de se montrer plus “discipliné”. Ne s’est-il pas systématiquement aligné sur toutes les positions du  Quai d'Orsay?  A-t-il jamais caché les sympathies pour les séparatistes québecois? Ces quelques exemples entre mille montrent à loisir qu'il s’agit d’une action concertée et non pas d'un simple accident historique. 

 

Une constante historique

 

Quand l’observateur analyse les deux positions françaises: centraliste à l'intérieur et autonomiste à l'extérieur, il est frappé de la complémentarité de ces deux actions  apparemment contradictoires le gouvernant.  Paris tient à montrer un bloc parfaitement monolithique pour mieux appâter ceux qu'il veut dominer. Une grande partie de l'enveniment de notre question linguistique tient dans ce mouvement. Contrairement à une opinion généralement répandue, il ne s'agit d’une politique propre au gaullisme ou à la cinquième république.  Elle est simplement exacerbée maintenant.   En fait, cette tendance, tout au moins en ce qui concerne la Belgique, est une constante de l'histoire française qui se retrouve de la Bataille de Bouvines (1214) à la proche avant-guerre.  La mort suspecte du roi Albert pourrait fort bien y étre liée, d'ailleurs.

 

Actuellement, le besoin français de disposer, à l'intérieur de la C.E.E., d'alliés inconditionnels ne fait qu'encourager cette tendance profonde et traditionnelle. Si on pouvait encore douter de la volonté française de casser la Belgique en deux, il suffirait de relire cette résolution du "Comité interministériel (français) d'aménagement du territoire du 13 mai 1988 sur l'aménagement de l'aire métropolitaine du Nord" (document officiel) . "En ce qui concerne les infrastructures de transports terrestres prévues dana la région, (il faut) accorder une certaine priorité à la réalisation d'un grand axe central Est-Ouest, de la zone littorale aux vallées de l'Escaut et de la Sambre et aménager le réseau de ces infrastructures dans des conditions telles que l 'attraction exercée par Anvers ne soit pas renforcée”.

 

Cela ne rappelle-t-il pas curieusement les prises de position de certains politiciens wallons (pas forcément R.W.) en faveur de Dunkerque et contre Anvers . . .

 

 

La solution européenne 

  

Devant l'agression politico-linguistique dont nous sommes l'objet, il importe de se défendre. La meilleure façon de le faire est de souligner chez tous nos compatriotes combien l'entité Belgique dispose d'un extraordinaire atout par sa position au centre de l'Europe  occidentale. Après avoir servi de champ de bataille, toujours à cause de cette situation médiane, notre pays a une chance unique de se faire une place - et quelle place - au soleil européen. Il ne fait aucun doute que ceux qui souhaiteraient voir Strasbourg ou  Versailles préférées à Bruxelles comme capitale définitive de l'Europe ne reculeront devant rien pour arriver à leurs fins: autre raison de la hargne et de la hâte de ceux qui veulent dépecer la Belgique.

 

D'autre part, au moment où une période de récession arrive à grands pas, l'interaction de nos intérêts communs entre communautés belge doit plus que jamais être dans l'intérêt de l'une et de l'autre. Les stériles questions linguistiques qui nous ont divisés  sont d'ailleurs une maladie de pays riche et gâté. La crise économique impose de s’occuper de choses plus sérieuses et notamment de la gestion du pays. Si une certaine décentralisation, répondant à des critères socio-économiques, est certainement souhaitable, la Wallonie, comme la Flandre et a fortiori comme Bruxelles, n'auraient rien à gagner à se séparer. Si ce n'est de nouveaux impôts pour s’assurer de substantiels émoluments aux nouveaux hommes en place. Quant aux "francophonissimes”, nous ne pourrions assez leur recommander de considérer d'un peu plus près la politique de leur idole. Ce n'est pour rien que Georges Pompidou a interdit les mouvements autonomistes.

 

Voilà certes un point où nous ne pourrions assez leur conseiller de s'aligner sur les positions de leurs maîtres à penser . . . 

 

 

Jacques VERBIER

 

 

 

 

09:02 Écrit par Johan Viroux dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |